{"id":403,"date":"2022-10-10T13:46:15","date_gmt":"2022-10-10T11:46:15","guid":{"rendered":"https:\/\/leslectures.demarie.fr\/?page_id=403"},"modified":"2022-10-10T13:46:54","modified_gmt":"2022-10-10T11:46:54","slug":"et-soudain-le-vent","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/leslectures.demarie.fr\/?page_id=403","title":{"rendered":"Et soudain, le vent"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"font-size:11px\"><em>(Nouvelle issue du concours Georges Sand, th\u00e9matique : &laquo;&nbsp;manuscrit oubli\u00e9&nbsp;&raquo;)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>A celui qui est mon Tarik.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>Jour 1<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La guerre a \u00e9clat\u00e9. Boum. Presque d\u2019un coup. Il aura suffi de quelques \u00e9tincelles pour allumer la m\u00e8che, pour que gronde le tonnerre. Le sol a trembl\u00e9, les cris ont envahi les rues. Partout. Les pr\u00e9mices pourtant, ont annonc\u00e9 quelques secousses qui auraient pu nous alerter. Un changement de climat politique, moins de mouvements protestataires, plus de violence dans la r\u00e9pression. Les rues s\u2019\u00e9taient faites plus silencieuses, les visages plus ferm\u00e9s, l\u2019ambiance plus tendue, parfois m\u00eame \u00e9lectrique. Les rires s\u2019\u00e9taient \u00e9touff\u00e9s, m\u00eame ceux innocents des enfants. On avait os\u00e9 s\u2019exprimer de moins en moins librement, le regard des autres s\u2019\u00e9tait teint\u00e9 de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9, tranchant. Des rumeurs folles s\u2019\u00e9taient mises \u00e0 circuler, mais on n\u2019y croyait pas. Non, \u00e7a ne pouvait pas arriver. Pas maintenant. Pas ici.&nbsp;Pas chez nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pourtant. La ville, ma ville, r\u00e9sonnait du bruit des bombes, des tirs, des hurlements mena\u00e7ants, des pleurs d\u00e9chirants. La terreur avait succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 la peur qui r\u00e9gnait tout autour de nous. Peu \u00e0 peu, on avait laiss\u00e9 nos moyens de contester, librement, s\u2019\u00e9teindre, se faire interdire, les uns apr\u00e8s les autres. On s\u2019\u00e9tait enferm\u00e9.e.s dans une lutte pour la vie, dans un rythme infernal qui ne laissait plus de place pour penser. Tarik, mon conjoint, mon partenaire au quotidien, travaille \u00e0 la r\u00e9insertion des mineurs d\u00e9linquants. Il avait vu pourtant, les lois se durcir, les moyens diminuer, la tol\u00e9rance se rar\u00e9fier.&nbsp;Moi, Esen, je suis journaliste. Jusque-l\u00e0, j\u2019\u00e9crivais des articles pour des m\u00e9dias ind\u00e9pendants, sur des sujets historiques, politiques, soci\u00e9taux, f\u00e9ministes et militants. J\u2019avais remarqu\u00e9 la difficult\u00e9 toujours plus importante \u00e0 trouver des r\u00e9seaux susceptibles d\u2019accueillir mes billets engag\u00e9s, quand ceux que je connaissais se voyaient contraints de fermer un \u00e0 un.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais on ne s\u2019\u00e9tait pas m\u00e9fi\u00e9.e.s, pas assez. Ils avaient pris le pouvoir, insidieusement, sournois, s\u2019infiltrant \u00e7\u00e0 et l\u00e0, se r\u00e9pandant comme la peste dans chaque art\u00e8re essentielle de notre fonctionnement soci\u00e9tal. \u00c0 force de travail dans l\u2019ombre, de corruption, de propagande d\u00e9guis\u00e9e, ils avaient impos\u00e9 leurs id\u00e9es, finissant par prendre la main sur des postes strat\u00e9giques. Et il y a peu, un mort. Lors d\u2019une manifestation pacifiste pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 d\u2019acc\u00e8s aux soins. Un homme qui restait assis, malgr\u00e9 la sommation des forces de l\u2019ordre en place, \u00e0 bouger. Il a voulu attraper quelque chose dans sa poche. Ils ont tir\u00e9. A balles r\u00e9elles. Et tout s\u2019est enflamm\u00e9. La tentative de r\u00e9volte qui a suivi a \u00e9t\u00e9 \u00e9cras\u00e9e sans vergogne. Sans piti\u00e9. La main infernale, qui planait au-dessus de nous depuis quelques temps, s\u2019est referm\u00e9e avec ses griffes d\u2019acier, nous emprisonnant dans sa toile soigneusement tiss\u00e9e. Maintenant, il va falloir survivre.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>Jour 7<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Une semaine. Sept petits jours. Plus rien n\u2019est comme avant. La vie telle qu\u2019on la connaissait n\u2019existe plus. Les mouvements de panique, les hurlements, les larmes, le vacarme assourdissant des combats ont laiss\u00e9 place au silence. La mort s\u2019est invit\u00e9e dans nos rues. Mort de celles et ceux qui ont voulu r\u00e9sister. Mort de celles et ceux qui se trouvaient au mauvais endroit, au mauvais moment. Mort de nos valeurs, mort de nos bonheurs, mort de nos id\u00e9es, mort de nos r\u00eaves, mort de nos espoirs. Plus personne ne parle, plus personne ne se regarde, plus personne ne d\u00e9ambule, ni ne fl\u00e2ne.<\/p>\n\n\n\n<p>Et la survie, c\u2019est loin de l\u2019h\u00e9ro\u00efsme fantastique qu\u2019on nous vendait dans les livres d\u2019histoire&nbsp;! Non, \u00e7a se r\u00e9sume \u00e0 boire, manger, dormir, se laver et ne pas se faire tuer. La r\u00e9pression est trop forte, trop violente, alors chacune, chacun de nous ne peut pas faire plus que de lutter pour sa propre survie, le c\u0153ur bris\u00e9 d\u2019assister impuissant.e, \u00e0 la chute de nos compagnes et compagnons de fortune. Ils nous ont priv\u00e9.e.s de notre libert\u00e9 la plus fondamentale&nbsp;: celle de penser. Annihil\u00e9 notre capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, \u00e0 critiquer. Ils ont arr\u00eat\u00e9 et ex\u00e9cut\u00e9 les universitaires, les scientifiques, les philosophes, les enseignant.e.s, les politiques, les \u00e9crivain.e.s, les artistes\u2026 Ils ont coup\u00e9 l\u2019acc\u00e8s au monde, \u00e0 l\u2019information et au savoir en nous privant d\u2019internet, et ne diffusent plus qu\u2019une seule cha\u00eene audio et visuelle&nbsp;: la leur.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Tous les lieux culturels et artistiques sont interdits d\u2019entr\u00e9e, quand ils n\u2019ont pas d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits par les bombes meurtri\u00e8res de ces derniers jours. Lorsqu\u2019on sort dans la rue, la fum\u00e9e \u00e2cre des autodaf\u00e9s s\u2019infiltre, \u00e9touffante, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de nos narines et compresse la poitrine et le c\u0153ur. Ils ont br\u00fbl\u00e9 nos livres, nos films, nos instruments, nos \u0153uvres d\u2019art. Du patrimoine, de la culture, de ce qui fait la subtilit\u00e9 et la complexit\u00e9 de l\u2019\u00eatre humain, il ne reste plus rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Les souvenirs, pour l\u2019instant, il nous faut les mettre de c\u00f4t\u00e9. En tant que journaliste, ma vie est en danger. Ils ne sont pas venus me chercher, pas encore. Bient\u00f4t ils seront suffisamment organis\u00e9s pour nous traquer. Pour l\u2019heure, avec Tarik, on profite de ces quelques instants de paix vol\u00e9s. On parle, on chante tout bas, on se raconte. On ne veut pas oublier ce qui a fait de nous qui on est. Notre identit\u00e9 propre. On sait aussi qu\u2019on va devoir prendre des d\u00e9cisions difficiles, mais \u00e0 ce moment pr\u00e9cis, mes mains virevoltent, d\u00e9licates, dans une caresse fugace, sur le visage de cet homme dont le c\u0153ur s\u2019est li\u00e9 au mien \u00e0 jamais. Allong\u00e9e sur lui, un drap l\u00e9ger recouvre nos corps nus, frissonnant de la sueur t\u00e9moin de ce temps d\u2019amour partag\u00e9, puissant et harmonieux. Nos souffles saccad\u00e9s ont laiss\u00e9 place \u00e0 une respiration plus lente, plus calme, plus apais\u00e9e. Je m\u2019abandonne \u00e0 la contemplation de ce moment d\u2019\u00e9change muet. Encore gris\u00e9e par l\u2019ivresse de notre \u00e9treinte, je navigue en \u00e9tat d\u2019\u00e9bri\u00e9t\u00e9 dans les volutes embrum\u00e9es de l\u2019\u00e9ther vaporeux. Les paupi\u00e8res mi-closes, je me pose sur ce nuage de volupt\u00e9 \u00e9thylique sur lequel m\u2019a emmen\u00e9e notre union, un sourire encore extatique \u00e9clairant mon visage. Je rouvre les yeux et je le vois, \u00e0 la fois serein et exalt\u00e9. Une bouff\u00e9e intense de tendresse et de passion m\u2019envahit. Alors, dans le silence du battement de nos c\u0153urs, je lui murmure&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tarik, mon amour, promets-moi qu\u2019on jouira tant qu\u2019on le peut, de notre paix, de notre intimit\u00e9, qu\u2019on s\u2019aimera \u00e0 travers ce que la vie met sur notre chemin, qu\u2019ensemble toujours nous serons libres, d\u2019\u00eatre et de vibrer, qu\u2019on ch\u00e9rira ces moments pr\u00e9cieux, jusqu\u2019\u00e0 ce que le joug implacable de celles et ceux qui ont pris le contr\u00f4le de notre soci\u00e9t\u00e9, plein.e.s de haine et de vices, aveugl\u00e9.e.s par la soif du pouvoir, ne vienne nous plonger dans l\u2019obscurit\u00e9. Promets-moi que nous serons, ensemble, ou nous ne serons plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Je le fixe du regard, gravant en moi ces traits qui se dessinent sous la pulpe de mes doigts tremblants, comme s\u2019il allait dispara\u00eetre sous mes yeux, maintenant. Il m\u2019observe \u00e9galement sans un mot, l\u2019air soudain grave et s\u00e9rieux, et d\u2019un coup se redresse assis, me ram\u00e8ne \u00e0 lui dans toute la douceur de sa force, l\u00e0, tout pr\u00e8s et attrape mon visage entre ses mains&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Esen. Tant que ton sourire si beau, si bienveillant, si rayonnant resplendira, jamais la nuit ne viendra. Tant que ton regard propagera cette \u00e9nergie d\u00e9termin\u00e9e, volontaire, passionn\u00e9e, qui fait de toi la femme extraordinaire que tu es, tant que tu continueras d\u2019\u00eatre anim\u00e9e par cette foi in\u00e9branlable que tu portes \u00e0 la vie, qui te rend unique et authentique, jamais la nuit ne gagnera. Je t\u2019aime Esen, tu es mon phare dans les t\u00e9n\u00e8bres qui nous menacent. Et moi, je te promets de tout faire pour que toujours tu puisses briller, briller de ton sourire qui me guide et me rassure, de ton regard qui me rend plus fort et de ton \u00e9nergie qui me nourrit, pour que toujours tu aies la libert\u00e9 d\u2019exister dans ce qui fait de toi cette femme incroyable, que j\u2019ai la chance infinie d\u2019aimer chaque jour. Esen, je serai ton souffle sur les braises et ensemble, dans notre compl\u00e9mentarit\u00e9 et notre complicit\u00e9, nous serons un flambeau \u00e9clatant, repoussant l\u2019ombre mena\u00e7ante.<\/p>\n\n\n\n<p>Des larmes silencieuses coulent sur nos joues. La force du d\u00e9sespoir nous rapproche encore un peu plus, et c\u2019est en partageant une \u00e9treinte bouleversante que nous plongeons pour quelques heures dans un sommeil que l\u2019on sait pr\u00e9cieux.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>Jour 12<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Trembler. Se cacher. Chaque jour. La vie fugitive a commenc\u00e9. L\u2019exode erratique nous frappe, nous, les personnes qui avons eu le malheur d\u2019afficher publiquement des positions oppos\u00e9es \u00e0 leurs valeurs. Nous qui avons fait entendre notre voix, qui donnons \u00e0 voir le monde autrement, les yeux grands ouverts, en posant les questions qui d\u00e9rangent l\u2019ordre \u00e9tabli. Le marasme r\u00e9sign\u00e9 de la population s\u2019est r\u00e9pandu, comme port\u00e9 par l\u2019air, ne laissant aucune chance \u00e0 quiconque d\u2019en r\u00e9chapper. L\u2019accablement profond r\u00e9sonne du silence lourd, t\u00e9moin de la vie qui s\u2019est arr\u00eat\u00e9e, ponctu\u00e9 seulement des tirs de rafales mena\u00e7ants, d\u2019ordres vocif\u00e9r\u00e9s auxquels il faut ob\u00e9ir sans r\u00e9fl\u00e9chir si on ne veut pas risquer de fermer les yeux pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9, de pleurs lancinants d\u2019humains dont le c\u0153ur a \u00e9t\u00e9 bris\u00e9, vid\u00e9 de son substrat parti avec l\u2019\u00e2me tant ch\u00e9rie qui vient de leur \u00eatre enlev\u00e9e, sans aucune \u00e9motion, par une personne dont l\u2019humanit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 broy\u00e9e par la machine impitoyable de la pens\u00e9e unique.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ma pens\u00e9e n&rsquo;est pas unique, elle ne peut pas l\u2019\u00eatre et ne le sera jamais. Ma pens\u00e9e est multiple, volatile, instinctive, r\u00e9flexive. Ma pens\u00e9e les d\u00e9range. Ma pens\u00e9e leur fait peur. Ma pens\u00e9e est une arme dangereuse et contagieuse, qu\u2019ils doivent \u00e9liminer \u00e0 la source. Ils le savent. Les mots, le langage, c\u2019est ce qui cr\u00e9e et \u00e9crit l\u2019Histoire. C\u2019est ce qui nous construit et nous identifie. \u00c7a nous appartient, \u00e0 tout un chacun, propre \u00e0 qui on est, qui on veut \u00eatre et qui on devient. Ce langage, c\u2019est leur plus grande menace, dans le pouvoir contestataire qu\u2019il v\u00e9hicule. Alors, comme je pense librement, il faut me faire taire, moi et tou.te.s celles et ceux qui sont des vecteurs de cette pens\u00e9e libertaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons d\u00fb partir. Laisser sans nous retourner tout ce qui restait de notre vie d\u2019avant. C\u2019est dans ces moments qu\u2019on prend pleinement conscience de la valeur des choses. De l\u2019essentiel pour continuer d\u2019avancer. L\u2019amour des gens qui nous entourent, les images, les sons, les saveurs qui peuplent notre c\u0153ur et notre m\u00e9moire, parfois puissant.e.s, parfois \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, parfois pr\u00e9sent.e.s, parfois r\u00e9miniscent.e.s. Et c\u2019est tout. Le reste n\u2019est que du plus formidable qui nous permet de vivre pleinement heureu.x.se.<\/p>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s rapidement, les contr\u00f4les se sont renforc\u00e9s. Ils voulaient purger la population de l\u2019\u00e9lite diffamatoire porteuse d\u2019une influence n\u00e9faste. Je savais que \u00e7a n\u2019\u00e9tait qu\u2019une question de temps avant qu\u2019ils ne remontent jusqu\u2019\u00e0 moi. Les quelques personnes avec qui j\u2019avais r\u00e9ussi secr\u00e8tement \u00e0 garder contact ont cess\u00e9 une \u00e0 une de donner signe de vie. Sans doute ont-elles fait comme moi et ont disparu de la circulation.<\/p>\n\n\n\n<p>Une nuit, on s\u2019est r\u00e9veill\u00e9s, le c\u0153ur battant. Dans notre rue, des \u00e9clats de voix, des cris, des coups. En jetant un regard furtif par la fen\u00eatre, on a vu. Des soldats, partout, des camions dans lesquels ils faisaient monter hommes et femmes. Et sous nos yeux, l\u2019indicible. Une femme, son nourrisson dans les bras, a voulu rattraper son compagnon, menott\u00e9 et escort\u00e9 par deux hommes arm\u00e9s, membres de la milice. Mue par la douleur, la femme a tent\u00e9 de repousser celui qui lui barrait le chemin, sa main libre tendue vers le p\u00e8re de son enfant. Il l\u2019a cogn\u00e9e au visage. Elle est tomb\u00e9e sous la force de l\u2019impact et sa t\u00eate a heurt\u00e9 le trottoir, ses bras ayant cr\u00e9\u00e9 une barri\u00e8re de protection tout autour de son tout-petit, qui s\u2019est alors mis \u00e0 pleurer. Le p\u00e8re est devenu fou, mais ils l\u2019ont maintenu de force, \u00e0 plusieurs. Celui qui avait frapp\u00e9 a sorti son arme. Une expression implacable et terrifiante dans son impassibilit\u00e9 qui figeait ses traits. Et il a tir\u00e9. Trois fois. La m\u00e8re. L\u2019enfant. Le p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai plus entendu que l\u2019\u00e9cho des coups de feu m\u00eal\u00e9 aux \u00e9clats bris\u00e9s des c\u0153urs qu\u2019ils venaient de d\u00e9truire, de mani\u00e8re glaciale. Inhumaine. J\u2019ai assist\u00e9 \u00e0 la sc\u00e8ne, impuissante, un cri silencieux sortant de ma poitrine. J\u2019aurais voulu hurler, hurler \u00e0 m\u2019arracher les cordes vocales, \u00e0 me griffer le visage, \u00e0 me percer les yeux, pour ne plus voir ces expressions d\u2019incompr\u00e9hension intense, les mains sur les oreilles pour ne plus entendre la douleur qui vous coupe le souffle. Longtemps je serai hant\u00e9e par ces regards d\u00e9chir\u00e9s par l\u2019horreur exprim\u00e9e dans chaque parcelle de leur corps hurlant \u00e0 la d\u00e9tresse, longtemps j\u2019entendrai, la nuit, les pleurs de l\u2019enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai plus boug\u00e9, h\u00e9b\u00e9t\u00e9e, en \u00e9tat de choc. Pourtant, il y a cette voix basse qui murmure \u00e0 mes oreilles&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Il faut y aller, viens, ne reste pas l\u00e0\u2026 Esen\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Tarik m\u2019a arrach\u00e9e \u00e0 ce macabre spectacle, m\u2019a prise contre lui et m\u2019a serr\u00e9e de toutes ses forces, \u00e9touffant les sanglots qui me secouaient. On est rest\u00e9s prostr\u00e9s comme \u00e7a un moment. Je ne puis dire s\u2019il a dur\u00e9 des secondes, des minutes, des heures. Mais de nouveau des \u00e9clats de voix grave, plus proches cette fois, nous ont sorti de la torpeur traumatique, per\u00e7ant la bulle \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de laquelle on s\u2019\u00e9tait r\u00e9fugi\u00e9s. Un regard a suffi \u00e0 nous comprendre. Tarik a rassembl\u00e9 et br\u00fbl\u00e9 nos papiers, pendant que je regroupais de quoi manger et boire pendant un temps, une photo de notre union et le petit paquet de nos premiers \u00e9changes \u00e9pistolaires. Nous sommes sortis, nos sacs sur le dos, avons rejoint la petite cour arri\u00e8re, tandis que nous entendions la porte d\u2019entr\u00e9e s\u2019ouvrir violemment et avons escalad\u00e9 le mur pour rejoindre le d\u00e9dale sinueux des ruelles et se fondre dans le noir de cette nuit sanglante. Dans notre lutte pour survivre, la d\u00e9cision, le choix, s\u2019est impos\u00e9 de lui-m\u00eame. Finalement, notre vie, elle tient dans un petit sac. Deux \u00e2mes-s\u0153urs, leur c\u0153ur et leurs souvenirs. Une image de deux amoureux sous un cerisier en fleur au printemps. Un carnet. Un crayon.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>Jour 21<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On n\u2019imagine pas la puissance hypnotique du th\u00e9 qui infuse. Le vert des feuilles, le vert profond qui imm\u00e9diatement teinte l\u2019eau, cette coloration qui d\u00e9licatement se diffuse dans une spirale gracile, un ballet ondulant au gr\u00e9 du mariage entre l\u2019eau et la feuille. \u00c7a a presque quelque chose de sacr\u00e9, de pr\u00e9cieux, ce moment. Pr\u00e9parer le th\u00e9, c\u2019est un temps de paix, de calme et de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, un temps pour soi, o\u00f9 l\u2019on peut porter un regard introspectif, r\u00e9flexif, perdu.e dans la contemplation du spectacle immobile et pourtant lieu d\u2019une profonde transformation. L\u2019eau devient du th\u00e9. Sa nature s\u2019enrichit, sa fonction est autre. L\u2019instant sublime. Pr\u00e9parer le th\u00e9, c\u2019est retrouver un peu de tout ce qu\u2019ils nous ont pris. C\u2019est go\u00fbter la libert\u00e9 dont ils ne pourront jamais nous priver.<\/p>\n\n\n\n<p>On a pass\u00e9 des jours entiers \u00e0 migrer de ruines en ruines. On s\u2019est cach\u00e9s le jour dans des immeubles en partie effondr\u00e9s, piochant de quoi manger et boire dans les habitations \u00e0 la fois vides de leurs occupants et pleines de la pr\u00e9sence de leur \u00e2me. J\u2019ai scrut\u00e9 des visages, des sourires, souvent partiels, br\u00fbl\u00e9s ou d\u00e9chir\u00e9s. La nuit, on a rejoint un r\u00e9seau clandestin qui a r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019organiser. Avec nos mots, nos traits, on a \u00e9crit, dessin\u00e9, peint sur les murs blancs de la ville pour protester, d\u00e9noncer&nbsp;; nous, porteurs d\u2019espoir, d\u2019id\u00e9es qu\u2019on ne doit pas oublier. On a jet\u00e9 \u00e0 leurs yeux la violence qu\u2019ils nous font subir, l\u2019annihilation qu\u2019ils entra\u00eenent, l\u2019avilissement des femmes redevenues esclaves de leur condition sexu\u00e9e et genr\u00e9e. En appauvrissant la nature humaine et en la r\u00e9duisant \u00e0 sa fonction archa\u00efque, ils entrent dans un paradoxe absurde, o\u00f9 pour offrir une soci\u00e9t\u00e9 \u00e9pur\u00e9e et mod\u00e8le, qui pr\u00f4ne des valeurs de retour aux sources, \u00e0 l\u2019essentiel, ils enferment les gens dont ils ont d\u00e9truit l\u2019existence dans un sch\u00e9ma de fonctionnement qui n\u2019a aucun sens, si ce n\u2019est assurer un pouvoir absolu. Mais les mots, on peut les dire, les \u00e9crire, partout, n\u2019importe quand. Ils auront beau effacer, on recommencera encore, et encore. Jusqu\u2019\u00e0 r\u00e9veiller les consciences engourdies par la peur et l\u2019automatisme de vie qui a \u00e9t\u00e9 install\u00e9 insidieusement.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le th\u00e9 fume, br\u00fblant. Bient\u00f4t, je me rends compte que mes yeux embu\u00e9s laissent couler des larmes dont la chaleur se m\u00eale \u00e0 la vapeur qui danse gracieusement au-dessus de la tasse. Ils n\u2019ont pas appr\u00e9ci\u00e9. Le d\u00e9fi, la r\u00e9volte, qui pour eux repr\u00e9sente la gangr\u00e8ne \u00e0 ne pas laisser se propager. Il fallait la couper au garrot. Alors, ils nous ont traqu\u00e9s sans rel\u00e2che, ils ont ripost\u00e9 sans vergogne, redoublant de violence et nous obligeant \u00e0 toujours plus de prudence. Notre lutte pour la survie hors de leur joug, s\u2019est m\u00e9tamorphos\u00e9e en un jeu dangereux, o\u00f9 chaque minute peut devenir la derni\u00e8re. On a perdu nos forces physiques en nourrissant notre combattivit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Un matin, l\u2019aube pointait \u00e0 peine, ils sont arriv\u00e9s. On a entendu leurs pas r\u00e9sonner, les bottes martelant le sol de coups sourds, tambour battant annonciateur d\u2019un destin funeste qui nous \u00e9chappe. On s\u2019est relev\u00e9s tremblants, affaiblis par la faim et la fatigue, nos mains li\u00e9es l\u2019une contre l\u2019autre. J\u2019ai crois\u00e9 son regard et j\u2019ai su. Il a pos\u00e9 ses doigts sur ma joue, essuyant de son pouce mes yeux humides, dans la tendresse de son amour infini et a murmur\u00e9&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Brille mon \u00e9toile. Sois le flambeau qui nous guidera toujours, \u00e0 jamais. Je t\u2019aime.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019est retourn\u00e9, a pris un caillou qu\u2019il a lanc\u00e9 aussi loin que possible et a couru en sa direction. Aussit\u00f4t j\u2019ai entendu des cris, un bruit de course puis\u2026 rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Espoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Un cri.<\/p>\n\n\n\n<p>Non.<\/p>\n\n\n\n<p>Un coup de feu.<\/p>\n\n\n\n<p>NON.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux coups de feu.<\/p>\n\n\n\n<p>Silence.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis rest\u00e9e l\u00e0, debout, tremblante, interdite. Je n\u2019ai pas compris. Je n\u2019ai pas voulu comprendre. Il allait revenir. Il allait <strong>forc\u00e9ment<\/strong> revenir. Un \u00e9clat de rire a retenti. Puis deux. Puis\u2026 je n\u2019ai plus entendu. Mon c\u0153ur s\u2019est arr\u00eat\u00e9 de battre. En l\u2019espace de quelques secondes, ma vie, ce qu\u2019il en restait, a bascul\u00e9 et j\u2019ai eu la sensation de tomber dans un ab\u00eeme \u00e9ternel. Mon partenaire, mon ami, mon confident, mon compagnon de lutte, mon amant, mon amour, mon tout. Il n\u2019est plus. De la douceur de son sourire, de son visage avenant, du ton apaisant de sa voix grave, de ses \u00e9clats de rires, de sa force tranquille, roc dans les temp\u00eates, pilier quand tout s\u2019effondre, il ne me reste plus que ma rage, ma rage de vaincre, ma rage de vivre. Pour lui, pour nos r\u00eaves, nos id\u00e9aux. Pour toutes celles et ceux tomb\u00e9.e.s au combat dans leur volont\u00e9 de rester debout. Libres. Vivant.e.s.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p><em>Tandis que s\u2019\u00e9levait le brasier non loin, o\u00f9 se consumaient les cendres des derniers corps retrouv\u00e9s l\u00e0, dans ce qui avait d\u00fb \u00eatre une rude bataille, le soldat se tint incertain, un carnet \u00e0 la main, au-dessus des flammes. Il jeta un \u0153il furtif autour de lui. Les derniers mots r\u00e9sonnaient dans son esprit. Debout. Libre. Vivant. Sans plus h\u00e9siter, il arracha les quelques pages griffonn\u00e9es qu\u2019il glissa sous son t-shirt, tandis que le reste du carnet allait rejoindre ce qui restait d\u2019un paquet de lettres, d\u2019un petit sac et d\u2019une photo de deux amoureux se souriant dans la blancheur d\u2019un cerisier en fleurs\u2026<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(Nouvelle issue du concours Georges Sand, th\u00e9matique : &laquo;&nbsp;manuscrit oubli\u00e9&nbsp;&raquo;) A celui qui est mon Tarik. Jour 1 La guerre a \u00e9clat\u00e9. Boum. Presque d\u2019un coup. Il aura suffi de quelques \u00e9tincelles pour allumer la m\u00e8che, pour que gronde le tonnerre. Le sol a trembl\u00e9, les cris ont envahi les rues. Partout. 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