{"id":336,"date":"2021-09-15T18:59:39","date_gmt":"2021-09-15T17:59:39","guid":{"rendered":"http:\/\/leslectures.demarie.fr\/?page_id=336"},"modified":"2021-09-15T22:48:11","modified_gmt":"2021-09-15T21:48:11","slug":"a-tout-prix","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/leslectures.demarie.fr\/?page_id=336","title":{"rendered":"A tout prix"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"text-align:right\"><em>&nbsp;A ma s\u0153ur, Elisabeth, cette personnalit\u00e9\nmagnifique, mon pilier du quotidien<\/em><em>.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le dernier grain de sable tomba\nlourdement, de son poids \u00e9crasant, et vint s&rsquo;\u00e9chouer sur le monticule form\u00e9\ndans le r\u00e9ceptacle. Il r\u00e9sonnait comme l&rsquo;\u00e9cho de la hache sur le billot, semblable\nau sifflement d&rsquo;une lame de guillotine, tel le bruit sourd du tabouret tombant\nsous les pieds des pendus. Il \u00e9tait trop tard. Eleanor ferma les yeux, tandis\nque ses \u00e9paules s&rsquo;affaissaient. Une unique larme coula sur sa joue.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:center\">***<\/p>\n\n\n\n<p><em>Mais dans quoi t\u2019es-tu encore fourr\u00e9e ma\nvieille ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le soleil refl\u00e9tait sur le diamant dans un\nscintillement \u00e9clatant. Eleanor dut d\u00e9tourner le regard, qu\u2019elle posa alors,\nsongeuse, sur le ruisseau qui s\u2019\u00e9coulait \u00e0 ses pieds. Le dos appuy\u00e9 contre un\nch\u00eane centenaire, la jeune femme laissait distraitement ses orteils d\u00e9nud\u00e9s\ngo\u00fbter l\u2019eau fra\u00eeche et claire. Machinalement, elle tritura la bague \u00e0 son\nannulaire gauche. Pourquoi se laissait-elle embarquer dans ce qu\u2019elle abhorrait\npar-dessus tout ? Toute sa vie, elle avait puis\u00e9 la force qui la caract\u00e9risait\ndans cette affirmation de qui elle \u00e9tait. On la disait t\u00eatue, \u00e9trange,\ning\u00e9rable, mais elle se savait autonome, d\u00e9termin\u00e9e et audacieuse. Libre.\nPeut-\u00eatre parce qu\u2019elle \u00e9tait la benjamine d\u2019une fratrie de cinq enfants.\nDepuis l\u2019\u00e2ge tendre, elle s\u2019affranchissait des codes que la soci\u00e9t\u00e9 tentait de\nlui imposer, sans se soucier des regards r\u00e9probateurs qui se posaient sur elle.\nSon p\u00e8re lui vouait un amour sans limite et regardait cela d\u2019un \u0153il amus\u00e9,\nquand sa m\u00e8re d\u00e9sesp\u00e9rait de pouvoir un jour l\u2019\u00e9duquer comme une jeune fille de\nbonne famille.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, elle avait d\u00fb se r\u00e9soudre. Le\njour fatidique \u00e9tait arriv\u00e9. Eleanor allait se marier. Se marier. Grand Dieu.\nElle avait tout tent\u00e9, pour retarder au maximum cette d\u00e9cision qui tombait pour\nelle comme une sentence d\u2019emprisonnement. Pourtant, l\u2019adulte en elle savait\nqu\u2019elle n\u2019avait pas le choix, parce qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas seule dans l\u2019\u00e9quation.\nSon p\u00e8re, l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, avait investi une grosse partie de leur fortune\ndans des caravelles, convaincu que la d\u00e9couverte du nouveau monde ne pouvait\nqu\u2019\u00eatre source d\u2019enrichissement. Malheureusement, les navires avaient sombr\u00e9.\nPris dans une terrible temp\u00eate. N\u2019\u00e9tait rest\u00e9 qu\u2019un canot de survivants qui\navaient pu rejoindre la c\u00f4te dans un \u00e9tat presque fatidique. Ils \u00e9taient donc\nproches de la ruine. Seul un mariage avantageux pouvait sauver la famille,\nl\u2019argent issu des unions de ses fr\u00e8res et s\u0153urs \u00e9tant plus ou moins engag\u00e9 dans\nd\u2019autres placements. Alors pour son p\u00e8re, Eleanor \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 tout. M\u00eame \u00e0\nvivre une vie compl\u00e8te d\u2019abn\u00e9gation. Mais il y avait une chose \u00e0 laquelle elle\nn\u2019\u00e9tait pas pr\u00eate \u00e0 renoncer.<\/p>\n\n\n\n<p>Le regard perdu dans le vague, la rousse\nsecoua la t\u00eate, et avisa le soleil qui commen\u00e7ait \u00e0 descendre \u00e0 l\u2019horizon. Il\n\u00e9tait temps. Elle remit ses chausses, sauta sur ses pieds et enfourcha son cheval,\nqui broutait tranquillement non loin de l\u00e0. Un sourire amus\u00e9 se dessina sur son\nvisage, tandis que le regard outr\u00e9 des domestiques du domaine lui revenait en\nm\u00e9moire. Elle montait comme un homme, faisant fi de toutes les conventions.\nElle n\u2019avait jamais trouv\u00e9 \u00e7a pratique, les robes, avec toutes leurs couches,\npour galoper. Alors au pire, elle mettait des chausses sous sa robe afin de\npouvoir la remonter \u00e0 sa convenance sans susciter les soupirs prudes de ses\ncong\u00e9n\u00e8res, au mieux elle rev\u00eatait une tenue masculine et tant pis pour les\nhaussements de sourcils et sourires sarcastiques. Se penchant aux oreilles de\nson canasson, Eleanor lui murmura :<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Allez mon vieux, on n\u2019a plus le choix\nl\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle appr\u00e9hendait. Mais c\u2019\u00e9tait \u00e7a ou\u2026\nnon. Non. Il fallait que ce soit \u00e7a. Elle dirigea sa monture vers la for\u00eat,\ntournant le dos au domaine. Puis elle donna quelques coups de talons et partit\nsans plus h\u00e9sitation vers les bois denses qui se dessinaient devant elle. Alors\nqu\u2019elle se laissait porter par le rythme soutenu de son compagnon d\u2019aventure,\nelle repensa nostalgique \u00e0 la petite fille insouciante qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9. Elle\navait absolument tenu \u00e0 apprendre le combat \u00e0 l\u2019\u00e9p\u00e9e et le tir \u00e0 l\u2019arc avec ses\nfr\u00e8res, tandis qu\u2019on inculquait \u00e0 ses s\u0153urs l\u2019art de la broderie et de la\nmusique. Cela lui avait valu un certain nombre de remontrances, sans pour\nautant l\u2019emp\u00eacher de recommencer.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, elle arriva \u00e0 la lisi\u00e8re de la\nfor\u00eat. Ralentissant un peu, Eleanor frissonna. Jamais elle n\u2019avait \u00e9t\u00e9 aussi\nloin de ce c\u00f4t\u00e9-ci du domaine. On disait les bois hant\u00e9s et si l\u2019aventure ne\nlui faisait pas peur, une petite voix au fond d\u2019elle l\u2019avait toujours dissuad\u00e9e\nde s\u2019y aventurer. Mais aujourd\u2019hui, elle n\u2019avait plus le choix. Alors, la jeune\nfemme prit une grande inspiration et fit avancer son cheval au pas,\nfranchissant la limite qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait jusque-l\u00e0 impos\u00e9e. La lumi\u00e8re disparut\nrapidement, laissant place \u00e0 une ombre mena\u00e7ante et inqui\u00e9tante. Les arbres\nformaient une dense couche de feuillage qui filtrait la lumi\u00e8re et par la m\u00eame\noccasion la chaleur. Partout des racines sortaient du sol, rabougries, fourbes,\nrendant le chemin difficilement praticable. Il fallut pr\u00e8s de deux heures au\npur-sang et \u00e0 sa cavali\u00e8re pour arriver de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du bois.<\/p>\n\n\n\n<p>Peu \u00e0 peu, l&rsquo;obscure arm\u00e9e de conif\u00e8res,\ndont la cime \u00e9tait violemment secou\u00e9e par un vent soudain qui s\u2019\u00e9tait lev\u00e9,\ns\u2019\u00e9claircit pour laisser place \u00e0 un immense lac gris. En levant la t\u00eate, Eleanor\ns\u2019aper\u00e7ut que des nuages noirs avaient envahi le ciel, mena\u00e7ant de d\u00e9verser des\ntrombes d\u2019eau \u00e0 tout moment. Le souffle puissant des rafales cr\u00e9ait des\nvaguelettes \u00e0 la surface de l\u2019eau et une brume fantomatique recouvrait les\nberges, le lac semblant y faire une trou\u00e9e inexpliqu\u00e9e. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9,\nsquelettique, branlante, tr\u00f4nait une cabane en bois sur pilotis. Ses poutres\nplant\u00e9es dans l\u2019eau ressemblaient \u00e0 des jambes d\u00e9charn\u00e9es, rong\u00e9es par l\u2019usage\ndu temps. La jeune femme resserra les pans de sa cape, chassant les cheveux qui\nvenaient lui tomber dans les yeux et talonna l\u2019\u00e9quid\u00e9 pour qu\u2019il l\u2019emm\u00e8ne au\npetit trot jusqu\u2019\u00e0 la masure. En faisant le tour du lac, Eleanor tentait de\nvoir ce qui se trouvait au-del\u00e0 des rives, mais la brume \u00e9tait trop \u00e9paisse et\nne laissait rien passer.<\/p>\n\n\n\n<p>La vieille maison ne tarda pas \u00e0 se\nrapprocher d\u2019eux. Elle remarqua qu\u2019une petite ouverture laissait passer un\n\u00e9clat jaun\u00e2tre, seule source de lumi\u00e8re au milieu de tout cet amas de gris et\nde noir. Tremblant l\u00e9g\u00e8rement, Eleanor mit pied \u00e0 terre et attacha son\ncompagnon au ponton, avant de lui caresser l\u2019encolure :<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; N\u2019aie crainte, je reviens vite.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne s\u00fbt pas si elle avait cherch\u00e9 \u00e0\nrassurer la b\u00eate ou elle-m\u00eame, mais cela lui donna la force d\u2019emprunter\nl\u2019enfilade de planches grin\u00e7antes qui la menaient jusqu\u2019\u00e0 la maison, au centre\ndu lac. Plus elle avan\u00e7ait, plus elle se demandait si c\u2019\u00e9tait une bonne id\u00e9e. Elle\navait eu beau retourner le probl\u00e8me dans tous les sens, c\u2019\u00e9tait la seule\nsolution. Arriv\u00e9e devant la porte, elle remarqua que les planches de bois\ns\u2019effritaient sous l\u2019effet des caprices des saisons pass\u00e9es, leur teinte\ngris\u00e2tre se fondant dans le paysage ambiant. Les clous encore pr\u00e9sents,\nn\u2019\u00e9taient plus que rouille. La jeune femme ferma les yeux. Les rouvrit, leva la\nmain. La porte s\u2019ouvrit.<\/p>\n\n\n\n<p>Devant elle se tenait une femme. Vieille.\nTr\u00e8s vieille. Son visage ondulait sous de nombreuses rides. Un rictus, qui\ndevait autrefois ressembler \u00e0 un sourire, d\u00e9formait ses l\u00e8vres. Ses cheveux\nblancs hirsutes encadraient son visage aux pommettes saillantes. Le bleu\nglacial de son regard transper\u00e7a Eleanor, qui e\u00fbt l\u2019impression que son \u00e2me\n\u00e9tait mise \u00e0 nu tout d\u2019un coup. Elles rest\u00e8rent ainsi, l\u2019une face \u00e0 l\u2019autre,\npendant ce qui sembla durer une \u00e9ternit\u00e9. Un son grin\u00e7ant sortit de la gorge de\nson h\u00f4tesse.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Bonsoir Eleanor. Je t\u2019attendais.<\/p>\n\n\n\n<p>Abasourdie, cette derni\u00e8re resta coite un\nmoment, alors que, prenant appui sur un long morceau de bois filiforme, la\nfr\u00eale silhouette de la vieille femme s\u2019\u00e9tait \u00e9cart\u00e9e pour la laisser entrer.\nElle dut baisser la t\u00eate pour passer le pas de la porte et se retrouva dans un\nint\u00e9rieur rustique. Peu de confort, une paillasse qui devait servir de lit, une\nchemin\u00e9e dans laquelle ronflait un feu dont les braises rougeoyaient sous la\nchaleur intense des flammes. Au-dessus \u00e9tait suspendue une imposante marmite en\nfonte o\u00f9 bouillonnait un \u00e9trange liquide argent\u00e9. Quelques ustensiles \u00e9taient\n\u00e9parpill\u00e9s \u00e7\u00e0 et l\u00e0, et au centre, un tronc qui devait servir de si\u00e8ge. La\nvieille femme l\u2019attendait. Eleanor terminait de d\u00e9tailler son environnement et\nson regard s\u2019arr\u00eata sur une ancienne table en bois brut, sur laquelle\nreposaient toutes sortes de fioles et de flacons aux couleurs effrayantes. Un\nalambic fumait et, au bout du sinueux chemin de cuivre, s\u2019\u00e9coulait, goutte \u00e0\ngoutte, un liquide lui aussi gris\u00e2tre.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je t\u2019\u00e9coute.<\/p>\n\n\n\n<p>La voix \u00e9raill\u00e9e fit sursauter la jeune\nfemme qui s\u2019\u00e9tait perdue dans la contemplation de la circulation sans fin du\nfluide. Elle renon\u00e7a \u00e0 lui demander comment elle savait qui elle \u00e9tait. Apr\u00e8s\ntout, cela n\u2019aurait pas d\u00fb la surprendre. Eleanor prit une inspiration, h\u00e9sita\net se lan\u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oui ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je souhaiterais ne jamais enfanter.<\/p>\n\n\n\n<p>Un temps de silence plana dans la masure\nalors que la vieille avait plong\u00e9 son regard per\u00e7ant dans celui de la rousse.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; As-tu conscience de ce que tu demandes ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oui.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Es-tu s\u00fbre de ta d\u00e9cision ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oui.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Quel prix es-tu pr\u00eate \u00e0 payer pour cela\n?<\/p>\n\n\n\n<p>Eleanor s\u2019arr\u00eata. R\u00e9fl\u00e9chit. Elle\nrenon\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 une part d\u2019elle-m\u00eame, sa libert\u00e9, ce \u00e0 quoi elle aspirait, en\nacceptant ce mariage. Elle avait encore l\u2019espoir d\u2019un compromis, d\u2019un espace \u00e0\nelle, pour elle, dans cette union, qui lui permettrait de s\u2019accomplir au moins\nen partie. Si elle devenait m\u00e8re, elle finirait par s\u2019enfermer dans un sch\u00e9ma\nde vie qui m\u00e8nerait \u00e0 une v\u00e9ritable extinction d\u2019elle-m\u00eame. C\u2019\u00e9tait une chose\ninconcevable pour elle. La maternit\u00e9 \u00e9tait, dans son esprit et dans son c\u0153ur,\nle signe d\u2019un total asservissement \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 et elle avait toujours \u00e9t\u00e9\nlibre. La jeune femme r\u00e9pondit, on ne peut plus s\u00fbre d\u2019elle :<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Votre prix sera le mien.<\/p>\n\n\n\n<p>La vieille l\u2019observa \u00e9trangement pendant\nun long moment. Eleanor se sentait scrut\u00e9e dans les moindres parcelles de son\n\u00e2me.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Prenant appui sur son b\u00e2ton, le corps\nd\u00e9charn\u00e9 de l\u2019ancienne se retourna pour farfouiller dans un obscur tiroir. Elle\nla d\u00e9visagea, avant de se concentrer sur l\u2019objet qu\u2019elle tenait myst\u00e9rieusement\nentre ses mains, marmonnant dans sa barbe. Eleanor, prise d\u2019un \u00e9trange pressentiment,\neut envie de partir, partir vite et loin. Mais, secouant la t\u00eate, elle chassa\ncette id\u00e9e et attendit patiemment. La vieille releva le visage et s\u2019en alla\ncette fois saisir une des fioles pos\u00e9es sur la table. Comme si elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0\npr\u00eate. Les mots de son interlocutrice lui revinrent en m\u00e9moire : \u00ab Je\nt\u2019attendais \u00bb. Un frisson lui parcourut l\u2019\u00e9chine. Tous ses sens en alerte lui\nhurlaient de partir, de partir, maintenant. Pourtant, elle ne s\u2019\u00e9tait jamais\nsentie aussi s\u00fbre d\u2019elle. Son h\u00f4tesse lui tendit le flacon.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Bois. Voici qui exaucera ton souhait. Tu\nauras peut-\u00eatre des douleurs de menstrues dans les jours qui viennent mais rien\nd\u2019insurmontable et \u00e7a devrait s\u2019estomper rapidement.<\/p>\n\n\n\n<p>Eleanor ne posa aucune question. Elle\navala sans broncher le contenu de la fiole, dont l\u2019amertume lui arracha tout de\nm\u00eame une grimace. Elle avait scell\u00e9 son sort. D\u00e9sormais, elle ne pouvait plus\nrevenir en arri\u00e8re. Jamais. La jeune femme se sentit \u00e0 la fois soulag\u00e9e et\npleine d\u2019appr\u00e9hension. Maintenant, elle allait savoir quel prix lui co\u00fbtait sa\nlibert\u00e9. La vieille tenait dans sa main gauche une cha\u00eene, au bout de laquelle\n\u00e9tait suspendu un petit sablier. Le sable qu\u2019il contenait semblait venir d\u2019un\nrivage inconnu tant la teinte blanche respirait la puret\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; La condition est simple Eleanor, si \u00e0 la\nfin du temps \u00e9coul\u00e9, aucune vie n\u2019a \u00e9t\u00e9 prise par ta main, ta dette sera pay\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Et sinon ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu mourras.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces deux mots sonn\u00e8rent comme un verdict\nsans appel. Eleanor d\u00e9glutit et acquies\u00e7a. Si, a priori, ce n\u2019\u00e9tait pas dans\nses plans \u00e0 plus ou moins long terme, une petite voix int\u00e9rieure lui murmurait,\ntout au fond d\u2019elle, de prendre garde, que cela ne pouvait pas \u00eatre aussi\nsimple. D\u00e9daignant cet avertissement, la rousse \u00e9touffa ce chuchotement quelque\npeu d\u00e9rangeant et attrapa le collier, qu\u2019elle attacha autour de son cou.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Merci.<\/p>\n\n\n\n<p>La vieille femme hocha doucement la t\u00eate\net regarda partir son invit\u00e9e. Au moment de franchir le pas de la porte,\nEleanor se retourna et interrogea une derni\u00e8re fois celle qui venait de lui\naccorder sa libert\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Combien de temps\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C\u2019est le sablier qui d\u00e9cide,\nr\u00e9pondit-elle dans un sourire \u00e9nigmatique.<\/p>\n\n\n\n<p>Et embrassant l\u2019endroit d\u2019un dernier coup\nd\u2019\u0153il, la jeune femme quitta la cabane qui semblait flotter sur l\u2019eau. Elle\nrejoignit sa monture qui piaffait d\u2019impatience et toutes deux partirent au\ngalop, press\u00e9es d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019atmosph\u00e8re \u00e0 la fois gla\u00e7ante et \u00e9touffante qui\nr\u00e9gnait en ces lieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mariage fut c\u00e9l\u00e9br\u00e9 quelques semaines\nplus tard, au grand soulagement des parents d\u2019Eleanor. Au moment de lui l\u00e2cher\nla main devant l\u2019autel, la jeune femme croisa le regard de son p\u00e8re et elle vit\n\u00e0 quel point cela lui co\u00fbtait, car il savait quel sacrifice il lui demandait. A\nce moment, elle e\u00fbt envie de le serrer contre elle et de lui dire qu\u2019elle\ns\u2019\u00e9tait pr\u00e9serv\u00e9e un espace \u00e0 elle. Mais bien entendu, elle ne pouvait pas. La\njeune femme se contenta de lui montrer d\u2019une pression douce que tout irait\nbien.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re ann\u00e9e se d\u00e9roula sans aucune\nombre au tableau. Eleanor avait remarqu\u00e9 que le sable s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 s\u2019\u00e9couler,\nmais sur un rythme qu\u2019elle ne parvenait pas \u00e0 d\u00e9finir. Peu importait. Chaque\ncycle, son soulagement augmentait autant que l\u2019incompr\u00e9hension de son mari, \u00e0\nl\u2019arriv\u00e9e de ses menstrues. Eleanor jouissait d\u2019une certaine libert\u00e9 et mis \u00e0\npart les mondanit\u00e9s impos\u00e9es par son rang, elle pouvait vaquer \u00e0 ses\noccupations comme elle l\u2019entendait. L\u2019aristocrate commen\u00e7ait \u00e0 trouver son\n\u00e9quilibre en tant que ma\u00eetresse des lieux et m\u00eame les domestiques semblaient\ns\u2019\u00eatre accoutum\u00e9s \u00e0 ses lubies.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, le caract\u00e8re de son \u00e9poux se\nd\u00e9gradait et il devint col\u00e9rique, irascible, commen\u00e7ant \u00e0 exiger d\u2019elle une\nposture plus convenable pour une femme dans sa position. Un soir, apr\u00e8s le\nd\u00eener, alors qu\u2019elle lisait \u00e0 la lumi\u00e8re du feu r\u00e9confortant de l\u2019hiver,\nEleanor sursauta en voyant se briser contre le linteau de la chemin\u00e9e, un\nverre, qui \u00e9clata en mille morceaux. Se retournant stup\u00e9faite, elle d\u00e9couvrit\nson mari, \u00e9cumant de rage. Il se dirigea vers elle d\u2019un pas d\u00e9cid\u00e9, lui attrapa\nle poignet et la fit se lever sans m\u00e9nagement.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu me fais mal !<\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait cri\u00e9. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois\nqu\u2019il entrait dans une telle col\u00e8re et la jeune femme se sentit envahie par une\npeur sourde et latente.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tais toi ! vocif\u00e9ra-t-il. Tais-toi !\nToi, tes bizarreries, ton attitude, vous me faites honte ! Ton incapacit\u00e9 \u00e0\nenfanter me met dans une position impossible et je suis la ris\u00e9e de\nl\u2019aristocratie ! <\/p>\n\n\n\n<p>Il avait bu. <\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Maintenant, d\u00e9shabille-toi.<\/p>\n\n\n\n<p>Le ton employ\u00e9 ne souffrait aucun refus.\nH\u00e9b\u00e9t\u00e9e, Eleanor resta sans voix. Elle ne rechignait jamais \u00e0 accomplir son\ndevoir conjugal, y trouvant m\u00eame du plaisir, mais ce fut son esprit insoumis\nqui parla.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Non.<\/p>\n\n\n\n<p>Une gifle s&rsquo;abattit sur sa joue. Brutale.\nViolente.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; J\u2019ai dit maintenant.<\/p>\n\n\n\n<p>La voix \u00e9tait froide, glaciale m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Non.<\/p>\n\n\n\n<p>Nouvelle gifle. Eleanor chancela, tr\u00e9bucha\net tomba \u00e0 terre. Son mari se jeta sur elle et arracha ce qui le g\u00eanait avant\nd\u2019\u00f4ter ses propres chausses. Alors, mue par un instinct animal, primitif, une\nvolont\u00e9 f\u00e9roce de d\u00e9fendre tout ce pour quoi elle s\u2019\u00e9tait battue, tout ce\nqu\u2019elle avait sacrifi\u00e9, mue par son besoin vital de rester libre, la jeune\nfemme t\u00e2tonna sur le tapis et se saisit du tisonnier.<\/p>\n\n\n\n<p>Et elle frappa. Elle frappa. Encore. Et\nencore. Dans une rage de vivre, de vivre comme elle l\u2019avait toujours d\u00e9sir\u00e9,\nfid\u00e8le \u00e0 elle-m\u00eame, \u00e0 ce qu\u2019elle \u00e9tait, dans sa nature profonde, \u00e9mancip\u00e9e des\ncarcans de cette soci\u00e9t\u00e9 qui n\u2019avait aucun sens.<\/p>\n\n\n\n<p>Un cri \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;eux l&rsquo;arracha \u00e0 sa rage\naveugle, celui d&rsquo;un page venu apporter une chandelle. En suivant le regard\nterroris\u00e9 du jeune homme, elle se rendit compte avec horreur que son mari\ngisait \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, le cr\u00e2ne fendu, les yeux fig\u00e9s, pleins d\u2019incompr\u00e9hension,\n\u00e9ternels. C\u2019est alors qu\u2019elle baissa le regard et le vit. Le dernier grain de\nsable, qui venait de tomber. La larme qui coulait de sa joue s\u2019\u00e9crasa sur\nl\u2019objet entre ses mains.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous les yeux horrifi\u00e9s des domestiques,\nle sablier se mit \u00e0 briller, transcender, et un son inhumain r\u00e9sonna dans la\nsalle, brisant les carreaux des fen\u00eatres, arrachant des cris de terreur aux\nt\u00e9moins du funeste spectacle. Plong\u00e9e dans une douce torpeur, Eleanor ne se\nrendit plus compte de rien. Elle l\u2019entendit, ce mot, terrible, murmur\u00e9, enfler,\ngronder :<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Sorcellerie !<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Le pas lourd et pesant, le visage cach\u00e9\npar ses cheveux d\u2019habitude si flamboyants, \u00e0 pr\u00e9sent ternis par la crasse,\nEleanor marchait, la t\u00eate baiss\u00e9e, vers les derniers moments de sa courte vie.\nSur son passage, des hu\u00e9es, des cris, des injures, des crachats. La foule,\npr\u00e9sente, pressante, oppressante, se faisait plus dense et plus compacte, au\nfil des minutes qui s\u2019\u00e9coulaient \u00e0 la fois lentement et terriblement vite. En\npassant devant les premiers rangs, elle croisa le regard de son p\u00e8re, empli de\ndouleur, de tristesse. Elle sentit son c\u0153ur se d\u00e9chirer. Un des spectateurs\nl\u2019alpagua :<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Sorci\u00e8re ! Tu vas br\u00fbler sale chienne !<\/p>\n\n\n\n<p>Des larmes br\u00fblantes coulaient sur ses\njoues tachet\u00e9es. Elle ne voulait pas. Elle n\u2019avait pas le choix. Le b\u00fbcher\n\u00e9tait l\u00e0. Il l\u2019attendait. Implacable. Eleanor monta, r\u00e9sign\u00e9e, se laissa\nattacher sans r\u00e9sistance. Elle posa ses yeux verts \u00e9clatant sur l\u2019assembl\u00e9e,\nqui se tut d\u2019un coup. Une \u00e9tincelle jaillit. Un \u00e9clat de rire incontr\u00f4lable\ns\u2019\u00e9chappa de sa poitrine et immobilisa tous ceux qui assistaient au spectacle.\nLes flammes ronflantes commenc\u00e8rent \u00e0 lui l\u00e9cher les orteils, avant de se\npropager sans vergogne \u00e0 son corps. La douleur devint insupportable,\ninsoutenable et son rire se mua en cri per\u00e7ant, gla\u00e7ant, qui fit saigner les\noreilles de chaque personne pr\u00e9sente sur la place. Puis ce fut le noir.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le lac, une silhouette spectrale\nsemblait flotter sur l\u2019eau, en direction de la maison sur pilotis. A\nl\u2019int\u00e9rieur, la vieille femme hurlait d\u2019un rire sardonique, en \u00e9cho au dernier\ncri d\u2019Eleanor, les paupi\u00e8res closes. Se redressant, elle s\u2019\u00e9tira de tous ses\nmembres et rouvrit les yeux, debout devant le miroir post\u00e9 devant elle. Une\nmasse de boucles rousses indisciplin\u00e9es. Des yeux d\u2019un \u00e9clat \u00e9meraude. Le nez\nconstell\u00e9 de t\u00e2ches de rousseurs. La peau blanche, presque laiteuse. Un sourire\n\u00e9tira les l\u00e8vres de ce visage qu\u2019elle red\u00e9couvrait. Enfin. Elle \u00e9tait libre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp;A ma s\u0153ur, Elisabeth, cette personnalit\u00e9 magnifique, mon pilier du quotidien. 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